" La mule blanche "

" Le Passeur d'âmes "

 

     Dans l'azur embrumé où nulle étoile ne luit, le passeur appareille sa barque sur le Styx.

 

              Le Styx est le fleuve qui sépare le monde terrestre des Enfers. Plusieurs affluents le parcourent, l'un d'eux, le Cocyte, a les eaux froides, dans lesquelles coulent les larmes des damnés et des ombres errantes, un autre, à gauche, mène au Tartare, le séjour des coupables, un autre encore, à droite, conduit vers les Champs Elysées, le séjour des bienheureux. 

 

              Le regard du passeur est fixe et vide car le passeur est la mort. Il se nomme Charon, il est le fils de l'Erèbe et de la Nuit. A l'aide de sa barque il fait traverser aux âmes des morts le Styx et les autres fleuves des Enfers.

               Ce vieillard affublé d'une barbe épaisse et sale, d'un très mauvais caractère se montre intraitable dès lors qu'un vivant souhaite se rendre au royaume des Morts. Inflexible envers les âmes qui n'ont pas eu de sépulture, ces dernières ne pourront monter dans sa barque qu'après cent années d'errance autour des rivages infernaux. Par contre, pour les autres défunts, il accepte, contre rétribution, leur passage vers le monde des Morts.

 

                Les grecs tremblaient à l'idée, que les Ombres, dépourvues d'une digne sépulture, errant sans fin sur les rives sans trouver la paix, se retournent contre eux et se vengent de l'infâme abandon. Aussi, lorsque que le Destin avait sonné l'arrêt irrévocable, la famille vêtue en longs habits de deuil emmenait le défunt vers son lugubre Séjour. Elle se rendait au Rivage pour y placer le corps paré de couronnes et de branches d'olivier, dans sa bouche était glissée l'obole destinée à payer Charon, le nocher des Enfers. Ce dernier traversait le fleuve pour rejoindre le monde des Morts, un monde duquel les ombres ne pouvaient espérer aucun retour vers le monde des vivants.

                Posté à l'endroit le plus reculé du Styx, là même où Charon débarquait les âmes des défunts, Cerbère, chien monstrueux gardien des enfers, flattait ceux qui rentraient et dévorait ceux qui tentaient d'en sortir.

 

                                           Les artistes et Charon

          Charon est en principe représenté vieux et laid avec un bonnet conique et une courte barbe. Il manœuvre sa barque avec une perche. Il est peu représenté dans l'art moderne où il est en concurrence avec les figures chrétiennes de la mort. Voici ci-après quelques œuvres :

 


 

 Charon passant le Styx (sculpture 1864/1865) par DESCHAMPS (Tournus, 1841 ; Naples, 1867)

 

            Charon, traditionnellement représenté en vieillard barbu, est debout, fermement en appui sur ses 2 jambes, tenant sur sa gauche, avec ses 2 mains la perche qui lui permet de passer la barque des morts sur le Styx.

 

 

           Charon passant les ombres. Toile peinte par le Français Pierre Subleyras (1699-1749) met en scène une composition inquiétante avec en arrière plan, un gibet, des corps suppliciés, une chauve souris au sombre présage et Charon (de dos) qui vogue sur le Styx emportant les âmes drapées de leur linceul vers le lieu de leur dernier repos.

 

 

 

Les Enfers de François de Nome

 

      Cette représentation de François de Nome (XVIIème siècle) nous plonge dans le monde infernal, un monde de désolation où le dramatique côtoie le fantastique. Sur la gauche, Pluton, en compagnie de son épouse Proserpine, contemple son empire des ténèbres. A leurs pieds, une inscription : "Hélas pour moi en enfer il n'y a point de salut". En bas, à droite, sur le Styx glauque, accoste la barque de Charon remplie de damnés que deux monstres entraînent déjà ; un peu plus en arrière se tient Cerbère, le terrible molosse tricéphale qu'Hercule tente d'apprivoiser. En bas au centre, des malheureux se pressent autour d'une table où des mages semblent examiner les conditions de leur entrée dans le monde chtonien ; la scène est surmontée d'un long gibet d'oû pendent quatre cadavres. Sur la gauche s'élève une construction étrange, sans doute l'un de ces chars jadis construits pour célébrer certains triomphes ; la charogne d'un équidé, un ossuaire de crânes, des momies désarticulées s'y accumulent ; sur des colonnes se dressent les statues de la Mort et du Temps (Chronos dévorant un enfant) ; l'élévation s'achève par un trophée guerrier, symbole - devenu dérisoire - de la victoire terrestre. L'architecture du lieu, éclairée par des brasiers, tendue d'échelles et de cordes, exhale ponctuellement vapeurs et fumerolles ; d'immenses cavernes aux perspectives infinies débouchant sur des fournaises à de hautes nefs gothiques. La foule grouillante des damnés envahit cet univers impressionnant.

 

 

           Peu de représentations du passeur dans l’art contemporain mais quelques beaux artistes tout de même :

  

Emilie Henry

 

          Superbement effrayant, envoûtant, déprimant. Un parcours aux galaxies mornes de l'ombre et de la peur, où les tons noirs répercutent des présages assourdissants.

          La corneille arracheuse de tête mais sauveuse de fixité. ... Le parcours par les arbres dans les vues du ciel. Puis toujours la recherche, obsessive, de la clarté. Fût-elle délavée, brumeuse, irréveillée.

          Les œuvres d'Emilie Henry sont une réflexion sur la solitude, la difficulté d'être…. Emilie travaille  en noir et blanc, tout au plus avec des ocres légers. Elle entraîne le spectateur dans les arcanes de son monde peint sans esthétisme, vers sa quête de la lumière et de l'ombre.

          Ses personnages, aux corps à peine esquissés, emmaillotés dans une sorte de magma/vêtement indéfini ; aux visages figurés par de simples ovales encapuchonnés, offrent au visiteur un monde de formes à la simplicité originelle ; toujours verticaux, dépourvus de bras, à la fois momies et fétiches conjuratoires se détachant sur un fond infiniment proche.

 

 

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 Le "Passeur" de Cristine Guinamand

              Dans un registre en apparence plus léger voici le passeur de Cristine Guinamand.

            En apparence seulement car tout aussi inquiétant, Charon s’élève dans un ciel de nuit.

Cette figure terrible qui vient des
profondeurs de la psyché, sans doute de cet endroit si beau et si effrayant qu'est l'inconscient.
La matière est translucide, la touche vibrante et douce à la fois, abstraite et lumineuse, gestuelle, essuyée par endroits, coulante à d’autres ; on remarque même des éclaboussures. Nous sommes dans les eaux du Styx.

Le temps brusquement s’est arrêté, un oiseau ou un ange attend Charon de l’autre côté de la rive. Que lui tend le passeur ? Allons nous en enfer ou au Paradis ?

 

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        A partir d’assemblages complexes faits de branches d'arbres, de clous, de fils  et de racines voici le Passeur de Ghislaine et Sylvain Staelens.  Charon est ici représenté, traditionnellement, maigre, lugubre, solitaire et  effrayant.  Nous sommes bien dans le registre des enfers. L’heure est grave, Charon nous le fait bien sentir. Avez-vous pensé à votre obole ?

       Les Staelens fabriquent des créations hautement symboliques, aux formes animales ou humaines qui stimulent ou tourmentent le spectateur.  Le fil souple et solide symbolise l'attachement, les clous, le fer nous renvoient à la souffrance et l'horreur humaine, enfin les branches représentent la discipline, la rigueur, le contrôle de l'esprit. 

 

Le "Passeur" de Gislaine et Sylvain Staëlens

 

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           Cet excellent tableau de Jérôme Delepine, œuvre poétique et mystérieuse trouve toute sa place dans le thème du Passeur. Cette œuvre contemporaine porte un regard différent sur cette mythologie d'un abord difficile. 

 

"Le Passage" (HST de 2010/ 97x197) de Jérôme Delepine

 

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14/04/2013
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